Henry CASTEL : Le Maire, les Maristes et la Rosette !

Être Maire n’est pas aisé, et satisfaire ses concitoyens, tout en conservant leur estime, demeure bien délicat. Notre bisaïeul Henry CASTEL, élu maire de la commune d’Izieux en 1872, sous la IIIème République proclamée le 4 septembre 1870, eut donc à subir les foudres des Frères Maristes lors des prémices de la laïcisation de l’école, qui fut parachevée par la loi de Jules FERRY du 30 octobre 1886.

Le Frère AVIT, dans ses annales rédigées le 29 avril 1885, relate l’histoire de la Maison d’Izieux, siège de la première école communale. En effet, La paroisse d’Izieux fut séparée de celle de Notre-Dame de Saint-Chamond par le concordat de 1801, et en 1833 Mlle FOURNAS donna au Fondateur, le curé FARGES, la « Grange Payre » située au hameau du Creux où logèrent les frères enseignants. La date d’organisation de cette école n’est pas connue, et la proximité de Saint-Chamond laisse à croire qu’une grande partie des enfants y suivirent les classes des Frères des Écoles Chrétiennes.

Cependant dès 1838, la Maison d’Izieux remplit ses fonctions formatrices, sous la bienveillante autorité des bons Frères Maristes, malgré de fréquents remplacements de direction et de nombreux aléas financiers. Monsieur PERRIER, maire élu en 1851, en raison du manque de surveillance des enfants demanda à ce que les Frères quittent la « Grange Payre » pour s’installer à la Maison d’Izieux. Voici la copie littérale de son courrier du 6 mai 1851 :

Messieurs les Supérieurs,

Je viens vous témoigner le désire que les frères qui nous sont désignier pour faire la classe, soi définitivement loger dans la Maison d’École. Soi que les frère soi plus stable, auprès de leurs enfant qu’ils aige moins à voyager et les enfant seront mieux surveillés.
J’ai pris une délibération du conseil pour aviset le moyen de leur préparer quelque appartement. Provisoirement en attendant que nous ayons vider les questions litigieuse concernant nos Biens communaux, chose qui ne peut tarder, afin que nous fassion batire notre maison d’Ecole.

Voissi comment nous pansons les faire ranger
1° La Grande Pièce du Rédechosset cuisine.
2° au 2ème Etage des petite pièce une pour dortoire lotre Pour laboratoir avec sa ils Peuves Prandre Passiance une année et j’espère que lannée Prochaine que la maison d’Ecole se ferat.

En conséquence je vous Prie Méssieurs vouloir Bien Prendre ma Demande en considération pour le Plutot qu’il vs serat Possible.
Dans se tes poir Agrée Méssieur mes bien sincère salutation :

Votre tous dévoues.

Nous passerons sur les péripéties de l’enseignement à Izieux entre la date de ce courrier de M. PERRIER, qui selon le Frère AVIT « avait plus de bonne volonté que de science« , et arriverons au 31 juillet 1873, où nous retrouverons notre bisaïeul Henry CASTEL, nommé maire depuis 1872, qui avait décidé en commission, le dimanche 27 juillet 1873, de la construction d’une nouvelle école. Ce jour là M. Crouzier, receveur municipal, écrivit au Frère Directeur en ces termes :

« Grâce à notre persévérance tenace, grâce un peu aussi aux observations de notre bon Frère Gonzague, nous voilà arrivés à une solution parfaite pour la construction d’une maison d’école à Izieux. Tant il est vrai que tout vient pour qui sait attendre. Dimanche donc, une commission dont j’avais adroitement provoqué la réunion et la composition surtout, s’est réunie sous la présidence de M. le maire et a décidé la construction totale de la maison dont il s’agit, au grand enchantement bien entendu du Frère Gonzague, bien que cependant on ne lui ait point donné satisfaction pleinement et entièrement à l’endroit de l’emplacement. Or cette affaire solidement acceptée en principe, est subordonnée aujourd’hui à notre action, à tous, plus ou moins active. Il reste donc à conduire les choses de manière à arriver le plus promptement possible à faire édifier le monument. Nous avons l’argent et nous en avons beaucoup, plus de 40.000 F. Mais comme je tiens essentiellement à ce que tout le monde ait satisfaction dans l’espèce, c.-à-d. aussi bien votre Institut que la commune, je vous serai reconnaissant de vouloir bien nous envoyer, dans le plus bref délai, votre Frère architecte afin que nous puissions ensemble et dans notre silence, établir un croquis convenablement disposé que nous imposerons à l’architecte chargé de l’exécution des travaux et qui, j’en ai la conviction, s’exécutera suivant nos désirs. »

L’adroit provocateur de réunion M. Crouzier était sans doute de bon conseil pour M. le maire CASTEL, mais de moralité semble-t-il douteuse si l’on en croit la suite : « M. Crouzier, l’ami du Frère Gonzague s’était fait écrouer, accusé de faits immoraux et cette accusation retombait sur le bon Frère dans une certaine mesure. Il fut donc remplacé en septembre 1875, par le Frère Erasme, un de ses seconds. »

La construction débuta ainsi en 1875 et les Frères s’y installèrent au printemps de 1876. Nous reprendrons ci-après le texte littéral, mais quelque peu allégé de digressions intéressantes pour nos lecteurs, des annales de Frère AVIT, en y ajoutant toutefois les nôtres :

Les Frères étant entrés dans le nouveau local, M. le maire CASTEL demanda alors l’établissement d’une 5ème classe, dont la commune devait payer le professeur. Il demanda aussi un Frère pour une étude dont les élèves devaient faire le traitement. Le Révérend accorda ces deux choses. Sous le Frère Erasme, le nombre moyen des élèves inscrits fut de 299, dont 39 à l’étude ; il en restait 217 dans la belle saison.

Les Frères Visiteurs, qui contrôlaient les écoles religieuses, notent pour cette période :

  • 1876 – J’ai recommandé la surveillance et la civilité ainsi qu’une meilleure direction des études des Frères.
  • 1878 – Les basses classes sont faibles. M. le curé est content, M. le maire est absent.

Le Frère Erasme se donnait des latitudes depuis quelque temps. Il faisait des sorties en laïque. Il acceptait et rendait des dîners. Ses comptes étaient en désarroi. Le C. F. Assistant lui ayant fait des remontrances sur tous ces points, ce Frère prit la mouche et se défroqua, lorsque la poire est mûre le moindre vent la fait tomber.

L’excellent Frère Amien vint le remplacer en mai 1879. Il a sagement dirigé cette maison jusqu’en décembre 1887. Il n’était pas religieux à demi, sa piété, son amour de la régularité et son attachement à ses Supérieurs étaient sans bornes. La vue des religieux débraillés était un véritable tourment pour lui. Sous sa direction, les 5 classes ont compté 308 élèves au maximum et 270 au minimum dont 89 à l’étude. Durant ce même temps, le Frère Visiteur n’a eu à recommander que la coulpe plus souvent, le silence à déjeuner, la confession à M. le curé en quelques points de détails.

Face à cet excellent homme de foi, nous retrouvons maintenant notre « ambitieux » bisaïeul au début de l’année 1883, apparemment cerné par les premiers socialistes marxistes :

La teinte rouge s’est peu à peu accentuée dans le conseil municipal. M. CASTEL, maire, n’est pas un républicain exalté, mais il tient à faire savoir qu’il est au monde. Trois centimètres de ruban rouge ne lui déplaisaient point. Les gouvernants s’en aperçoivent. Ils lui promettent monts et merveilles, mais ils lui demandent des gages. Or à leurs yeux, le meilleur gage est la laïcisation d’une école congréganiste.

M. CASTEL n’ose laïciser toute l’école. Il craint de tourner contre lui la plus grande partie de la population. Dans son embarras, il lui vient une idée lumineuse. A l’instar de tous les ambitieux, il va flatter la chèvre et le choux en ne laïcisant l’école qu’à moitié. Il sait que ses conseillers sont naïfs ou niais, ou ambitieux comme lui et qu’il les fera pirouetter comme des girouettes. Il leur propose donc son idée.

La majorité la trouve très habile et vote que la moitié des classes sera confiée à des laïques, que l’autre moitié sera laissée aux Frères, et que sous le même toit, les élèves pourront choisir entre les leçons du froc et celles du frac. Le Préfet se hâta d’approuver cette combinaison bâtarde et l’école est ainsi scindée en deux aux vacances de 1883.

Où l’on sous-entend pieusement que, dès le mois de décembre 1983, notre brave Henry aurait été responsable d’un décès, et cela sans même daigner assister aux funérailles de sa victime :

La peine que le Frère Amien en éprouve le force bientôt à se mettre au lit. Le mal empirant, on le transporte à l’Hermitage au mois de décembre. M. CASTEL s’aperçoit que les partisans des Frères le regardent de travers. M. le curé, dont le dévouement aux Frères a été mesuré jusqu’ici, va voir le cher malade. Après 9 mois de cruelles souffrances, qu’il supporte avec une patience héroïque, le Frère Amien s’endort paisiblement dans le Seigneur, le 26 août 1884. M. le curé, une partie des élèves et de la population assistent à ses funérailles.

La vie de l’école d’Izieux, mi religieuse, mi laïque, se poursuivit cependant, avec d’excellents résultats pour nos religieux, contrairement, selon eux, à ceux obtenus par les laïques imposés par M. le maire CASTEL :

Le Frère Spérat Joseph sous directeur avait été nommé titulaire de l’école dès le 23 novembre, pendant la maladie de son chef. Il l’a dirigée jusqu’au 15 mai 1884. Ce jour-là le Frère Césidius a été installé comme titulaire de l’école et Directeur de la maison.

Les 3 classes ont eu 230 élèves inscrits l’année dernière ; elles en ont présentement 244. La 3e en a 120 à elle seule. Les 3 laïques en ont 60 entre eux ! Les 3 professeurs en redingote reçoivent 4 200 F. Telle est la justice des républicains. Comme les Frères, ils sont logés, meublés, chauffés et éclairés aux frais de la commune. En outre, cette commune a une école communale laïque avec un adjoint, au Creux, pour une quarantaine d’élèves : les deux professeurs reçoivent 2 700 F. Elle en a une autre au hameau de la Chabeurre qui a aussi une quarantaine d’enfants ; le titulaire a 1 200 F.

Pour les filles, cette commune a 3 écoles communales dont une congréganiste. Les 3 sœurs reçoivent 2 700 F. Il va sans dire que les falbalas et les colifichets des 4 laïques, lesquelles n’ont pas de règle pour la table exige plus d’argent.

Si les habitants et les habitantes d’Izieux restent illettrés, ce ne sera pas faute d’école, surtout faute de dépenses pour leur instruction. Depuis 7 ans, l’école des Frères a obtenu 30 certificats d’études. Les laïques si grassement payés, n’ont pas encore osé en présenter un seul !

Et l’on reparle de la rosette, soi disant tant espérée, par M. CASTEL :

M. CASTEL n’a pas lieu d’être très fier de son invention. S’il avait au moins un bout de ruban. En outre, un assez grand nombre des élèves des Frères, sans avoir étudié ailleurs, sont employés dans les usines et fabriques d’Izieux ou de St Chamond, même dans la fabrique de lacets de M. CASTEL. Cet homme doit regretter que ses instituteurs laïques ne puissent pas lui fournir des secrétaires, il est logique comme le sont la plupart des républicains.

Où l’on constate que les allemands n’ont rien inventé avec leur mur de Berlin, le mur d’Izieux de M. le maire CASTEL reste cependant moins célèbre :

La maison habitée par les Frères est divisée en deux parties par un mur plein. La partie qui donne sur la place est occupée par la mairie. Celle qui est réservée aux Frères comprend une grande cuisine, le réfectoire, un petit parloir et l’escalier au rez-de-chaussée, l’étude et deux chambres au 1er et 5 cellules avec des dépôts au 2e. Les 6 classes, dont 3 sont laïques, sont à côté. La cour, ainsi qu’un beau préau couvert est partagée en deux par un mur depuis la laïcisation.

A la même époque, le jardin des Frères a été converti en cour pour les laïques. Leur 40 élèves sont au large, tandis que les 244 des Frères sont à l’étroit. Du reste, ceux-ci sont assez indépendants, à côté de l’église et du jardin de la cure. Depuis que les Frères sont privés de jardin, M. le curé leur concède généreusement le droit de prendre leurs légumes dans le sien, qui est fort grand, sans demander leur concours pour le cultiver.

Notre bisaïeul serait-il même allé jusqu’à affamer nos braves religieux ? Quoi qu’il en soit nous pouvons aujourd’hui nous consoler, puisque si Henry CASTEL n’eut point le ruban en son temps, Henri CASTEL le reçût tout de même, en la personne de son fils élevé au grade de Chevalier de la Légion d’honneur quelques décennies plus tard.

La reconnaissance des bienfaits de la famille CASTEL fut donc entière, et si nous ne savons pas encore (cela fera l’objet d’une prochaine recherche) si la rue CASTEL de Saint-Chamond fût baptisée ainsi en l’honneur des services rendus par Henry père ou par Henri fils; nul ne peut aujourd’hui rougir de notre bisaïeul, mais peut, peut-être, s’interroger sur l’objectivité des Frères Maristes. Tout en saluant leur immense dévouement, et leur inestimable apport à l’éducation de nos enfants.

Nous noterons également, pour en terminer, que M. le maire Henry CASTEL fut tout de même fort apprécié de ses concitoyens qui lui permirent d’exercer ses fonctions durant au moins 18 années, de 1872 à 1890.

Sources : Les Annales de Frère AVIT – 1885

4 Responses to Henry CASTEL : Le Maire, les Maristes et la Rosette !

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  3. Ninon says:

    Super comme idée d’avoir fait une biographie sur la famille , bravo et bonne continuation!!!

  4. yves says:

    oui c’est génial de connaitre toutes ces choses sur nos ancêtres

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